La France se distingue comme le seul pays européen à avoir inclus des soldats africains noirs dans ses armées qui ont combattu en Europe. Richard S Fogarty de l’Université d’Albany, Université d’état de New York explore les questions identitaires qui en résultent pour les africains et les français.

Au mois d’Avril de cette année marquant le centenaire du début de la Première Guerre mondiale, Claude Mademba Sy, 90 ans, est mort dans un petit village du sud-ouest de la France. C’était, en fait, un vétéran français-africain de la seconde guerre mondiale. Son père, Abdel Kader Mademba Sy, lui, était un ancien combattant sénégalais de la Grande Guerre de 1914-1918, et les souvenirs de son père qu’a gardé le fils reflètent certaines des façons complexes dont la guerre a affecté les personnes vivant dans les colonies africaines de la France.1

Selonles souvenirs de Claude Mademba Sy, Son père « s’est laissé mourir » alors qu’il souffrait d’une pneumonie en 1932. Et cet africain assimilé vivant en France, un soldat de carrière et officier de l’armée française, refusa de parler français pendant les tout derniers mois de sa vie. Selon son fils encore, ceci était la conséquence de sa conscience torturée par le fait qu’il avait dû aider au recrutement de milliers d’africains pour se battre pour la France, dont beaucoup d’entre eux sont morts.

Un cuirassier français en armure s’adresse à des tirailleurs sénégalais lors du défilé du 14 juillet 1913

Un cuirassier français en armure s’adresse à des tirailleurs sénégalais lors du défilé du 14 juillet 1913

Ce centenaire en 2014 a été l’occasion d’un travail de mémoire et de nombreuses commémorations, particulièrement en Europe. Cependant le fait qu’il soit de plus en plus admis que la Grande Guerre fut un événement réellement mondiale a porté l’attention sur l’Afrique aussi. La France, l’un des belligérants les plus importants et lieu du Front Ouest, dévasté mais décisif, a poussé les Africains au cœur de la guerre en Europe. Environ 450 000 africains vivaient, travaillaient et se battaient en France pendant la guerre. La présence de ce grand nombre d’africains sur le sol français rendirent les cultures africaines, françaises et coloniales très visibles et les mirent au premier plan des décisions politiques, militaires et coloniales.

Des africains du nord et de l’ouest de l’Afrique ainsi que de Madagascar joignirent les 50 000 Indochinois dans la contribution humaine des colonies à l’armée française combattant en Europe. Le port de l’uniforme, le défilé sous le drapeau républicain tricolore et la défense de la métropole dans cette période de grande détresse associèrent étroitement ces hommes à la nation française. Pourtant, malgré la tradition révolutionnaire et l’idéologie républicaine liées solidement au service militaire et à la citoyenneté, ces hommes n’étaient que des sujets coloniaux sans les droits des citoyens.

De plus c’étaient, bien sûr, des hommes de couleur. En dépit de la rhétorique républicaine sur l’égalitarisme et l’universalisme, l’attitude et les politiques envers ces soldats étaient empreint de préjudices raciaux. Les idéaux républicains et un sentiment de supériorité racial sous-tendaient la « mission civilisatrice » française, qui étaient censée élever le niveau culturel des peuples colonisés. Le service militaire en faisait partie. Cette « école de la nation » devait inculquer les idéaux français à ses recrues, qui, en échange, en payaient de leur sang au bénéfice de l’ordre français.

Cependant la contradiction subsista – des sujets sans droits se battant pour défendre une république de citoyens jouissant de droits – et un élan vers l’égalitarisme républicain s’opposa à la tendance vers la discrimination raciale tout au long de la guerre. La race contribua à déterminer les politiques pour les soldats africains et par là même leur expérience de l’uniforme et de la France, à chaque moment. L’usage de la coercition marqua les efforts de recrutement français puisque les populations colonisées étaient une ressource à exploiter. Les supposées « races belliqueuses » étaient plus susceptibles de finir sous l’uniforme et d’être assignées dans les « troupes de choc » d’attaque lors des combats.

Néanmoins, des politiques françaises furent lancées de manière inconsistante et contradictoire, dans un tiraillement entre égalitarisme et racisme. Les sujets coloniaux pouvaient devenir officiers dans l’armée française, mais pas officier de haut rang ni à la tête d’une troupes de soldats blancs. L’armée française faisait toutefois preuve de plus d’ouverture et de diversité raciale qu’aucune autre armée engagée. Des relations intimes entre sujets coloniaux et français de naissance se développèrent loin du front : de nombreux hommes des colonies brisèrent la barrière de la couleur à la recherche de relations sexuelles ou amoureuses, allant de la prostitution ou l’idylle jusqu’au mariage. Ceci n’était pas du goût de tout le monde, mais ces relations démontrèrent que certaines personnes en France étaient ouvertes à cette intimité interraciale.

Les attitudes envers les différences religieuses relevèrent de la même complexité. L’armée fit de considérables efforts pour faciliter la pratique de l’Islam mais les autorités ne se débarrassèrent jamais de leur méfiance envers cette religion et particulièrement de son effet sur la loyauté à la cause française. C’est pour cette raison que les troupes nord africaines, considérées comme « fanatiques » dans leur croyance, ne furent pas déployées lors la campagne des Dardanelles en 1915 contre l’empire Ottoman musulman.

Bien sûr, les différences de race, de couleur, de religion n’étaient pas censées entrer en compte dans la rhétorique républicaine française officielle. Au bout du compte, ceci poussa les dirigeants et les législateurs français à sérieusement considérer récompenser les vétérans des colonies en leur offrant la citoyenneté française pour leurs loyaux services pour la nation, « leur « patrie d’adoption ». Mais le racisme et la politique coloniale s’y mêlèrent et même les anciens combattants firent face à de nombreuses difficultés pour obtenir la nationalité française dans les décennies d’après-guerre.

De nombreux exemples illustrent la réticence que nombreux en France ressentaient à intégrer les combattants africains dans leur conceptions de l’identité française, malgré leurs participations à la guerre. Mais que dire des africains eux-mêmes ? L’expérience de la guerre ne pouvait qu’affecter les africains quand nombreux d’entre eux purent voir l’exploitation coloniale encore plus crûment exposée, quand ils perdirent des amis ou des proches dans une guerre qui ne les concernait que de très loin, ou encore quand ils gagnèrent un nouveau statut en vertu de leur expérience et leurs liens avec l’état colonial et l’armée. Certains en sortirent plus outrés encore par le racisme et l’exploitation coloniale alors que d’autres se trouvèrent plus investis dans un système qui les employait et leur donnait un statut et même un uniforme. Lors de la période de décolonisation qui suivit la seconde guerre mondiale, les Africains qui avaient vécu 14-18 négocièrent des chemins complexes et parfois divergents vers l’indépendance nationale.

Rien ne fut jamais et ne put jamais être facile pour ces hommes et ces femmes. L’histoire de Claude Mademba Sy et de ces ancêtres en est un bon exemple. Son arrière-grand-père et son grand-père aidèrent l’armée française à mettre en place son pouvoir en Afrique de l’Ouest au 19ième siècle. Son père a servi dans l’armée française aussi, mais alors qu’il mit fin à ses jours en France, il ne parlait plus la langue de ce pays. Claude Mademba, lui, devint un officier décoré et vétéran de la seconde guerre mondiale, et combattit même plus tard pour garder l’Indochine et l’Algérie françaises. Pourtant, quand le Sénégal obtint son indépendance en 1960, il repartit en Afrique pour aider à construire l’armée de cette nouvelle nation, puis travailla comme ambassadeur du Sénégal dans différents postes dont les Nations Unies.

Peut-être que ses mots, alors il s’efforçait de débloquer les retraites des anciens combattants africains, gelées au moment de l’indépendance par un pouvoir colonial vindicatif en déclin, résument le mieux l’héritage complexe et contradictoire de la guerre et du colonialisme pour la France et ses anciennes colonies dans les derniers siècles : « Quand on est amoureux de ce pays qu’est la France, on ne comprend pas cette bassesse, cette bêtise, cette ignominie. » 2 Claude Mademba Sy, comme son père, mourut en France et y fut enterré, 100 ans après le début de la Grande Guerre pendant laquelle son père et tant d’autres combattirent. La guerre vaut d’être rappelée en Afrique et pour les Africains car ce fut leur guerre aussi.

 

Richard S. Fogarty est professeur agrégé d’histoire à l’Université d’Albany, Université d’état de New York. Il est l’auteur de Race et Guerre en France: les sujets coloniaux dans l’armée française, et coéditeur de Les empires dans la première guerre mondiale: déplacement de frontières et dynamiques impériales dans un conflit mondial.

 

 

2 Africamix, “Claude Mademba Sy, tirailleur exemplaire,” Le Monde Blogs (http://africamix.blog.lemonde.fr/2007/10/25/claude-mademba-sy-tirailleur-exemplaire/).